10

Auger fut réveillée par le pop-pop-pop rapide, métallique, des propulseurs. On aurait dit le bruit d’un pistolet à riveter. La première idée qui lui passa par la tête, c’était qu’il devait y avoir un problème, mais Aveling et Skellsgard avaient l’air attentifs et concentrés plutôt qu’inquiets, comme s’ils avaient déjà vécu tout ça.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle pâteusement.

— Rendormez-vous, dit Aveling.

— Non, je veux savoir ce qui se passe.

— Nous rencontrons des irrégularités dans le tunnel, répondit Skellsgard.

Elle avait pris les commandes pendant qu’Aveling se reposait. Elle indiqua, de sa main libre, les tracés qui ondoyaient sur l’écran, devant son joystick. Les lignes paraissaient plissées, comme si on avait froissé la feuille sur laquelle elles étaient dessinées.

— Les parois sont assez lisses sur l’essentiel du trajet, mais de temps en temps on tombe sur une sorte de structure, et il faut l’esquiver.

— Des structures ? Dans un trou de ver ?

— Ce n’est pas un trou de ver, rectifia Skellsgard. C’est…

— Je sais : un quasi-pseudo-para-je ne sais quoi. Quoi qu’il en soit, comment peut-il y avoir des structures dans un milieu pareil ? L’espace-temps n’est pas lisse d’un bout à l’autre ?

— Ça, c’est ce qu’on pourrait croire.

— Écoutez, c’est vous la théoricienne. Alors, expliquez-moi.

— En réalité, une bonne partie de nos connaissances sont basées sur des suppositions. Les Slashers ne nous ont pas tout dit, et il est probable qu’ils n’ont pas toutes les réponses eux-mêmes.

— Alors, quelle est l’hypothèse la plus probable ?

— D’accord. Théorie numéro un… vous voyez ces graphes qui représentent l’énergie de contrainte ? Ils mesurent les variations de la géométrie locale du tunnel, devant nous.

— Comment la détectez-vous ? Au radar ?

Skellsgard secoua la tête.

— Non. Les radars, comme tous les systèmes de détection qui reposent sur l’électromagnétisme, d’ailleurs, ne marchent pas très bien dans l’hyperweb. Les photons sont absorbés par les parois, ou dispersés de façon chaotique par interaction avec la matière pathologique, et regarder vers l’avant revient à tenter de distinguer des taches solaires à l’œil nu. Les neutrinos ou les capteurs d’ondes gravifiques marcheraient mieux, mais il n’y a pas assez de place pour les embarquer dans le module. Il ne reste que le sonar.

— Quoi, vous vous guidez au son ? s’étonna Auger. Mais nous nous déplaçons dans un vide presque parfait, non ?

— Aussi près du vide absolu qu’on peut l’être, en effet. Mais on peut amener une sorte de signal acoustique à se propager dans le revêtement des parois. C’est comme l’onde de compression sur laquelle le module surfe, en un milliard de fois plus rapide. Elle se propage à travers une strate moins flexible, une phase différente, plus rigide, de la matière pathologique. Ça nous permet d’envoyer des signaux dans le tuyau, et de communiquer avec le portail, à l’extrémité T2. L’ennui, c’est que ça ne marche pas quand il y a un vaisseau dedans : le module se comporte comme une sorte de miroir, et les signaux rebondissent dans leur direction d’origine. Mais nous pouvons envoyer des signaux le long de la ligne. Ils ne sont pas assez forts pour aller jusqu’au portail de destination, mais ils font office de palpeurs, détectant les obstructions et les irrégularités des parois.

— Ça ne me dit toujours pas ce qui provoque ces irrégularités.

— Tenez, vous voyez ça ? fit Skellsgard en indiquant un méli-mélo de courbes de niveau qui apparaissait sur l’écran. C’est le profil estimé par l’ordinateur d’une irrégularité en approche dans les parois du tunnel, d’après les échos renvoyés par le sonar. Si les courbes se rapprochaient symétriquement, on constaterait un resserrement, un rétrécissement du tunnel, mais ce n’est pas ce qu’on voit ici. Il y a des endroits où la peau du tunnel donne l’impression de s’effacer, et des endroits où elle fait un ventre vers l’intérieur. D’après la théorie numéro un, c’est symptomatique d’une dégradation du lien, du matériau dont il est constitué, dégradation due soit au manque d’entretien, soit au fait qu’il n’est pas assez utilisé.

— Par manque de modules ?

— Il se pourrait que le passage des vaisseaux ait pour effet de le réparer. C’est ce que nous appelons « l’hypothèse du nettoyeur de tuyau ».

— Bon. Et la théorie numéro deux ?

— Là, ça devient sérieusement spéculatif. Certains spécialistes ont réalisé des enregistrements de nombreux transits, et notamment les données concernant ces irrégularités. Il va de soi qu’elles sont noyées sous le bruit de fond, et subordonnées aux interprétations capricieuses du système de navigation. Bref, ils ont fait traiter ces enregistrements par un logiciel d’entropie maximale afin de décrypter la structure latente. Puis ils ont fait retraiter le résultat par un autre ensemble de programmes conçus pour détecter le langage latent. C’est une façon de traiter l’information selon la loi de Zipf, qui consiste à calculer la fréquence logarithmique des occurrences des divers schémas observés dans les parois. Les données aléatoires ont une dérivée égale à zéro, alors que la dérivée Zipf du schéma du tunnel est très proche de moins un. Ça veut dire que les signaux de ces parois sont plus significatifs que, par exemple, les appels des singes-écureuils, qui ne descendent que jusqu’à moins zéro virgule six selon le graphe de Zipf.

— Mais ça ne permet pas de tirer des conclusions.

— Non, mais les chercheurs ne s’arrêtent pas là. Il y a une autre loi statistique connue sous le nom d’entropie de Shannon, qui exprime la richesse de la communication. Les langues humaines – l’anglais, ou le russe, par exemple – ont des entropies de Shannon de huitième ou neuvième grandeur : si je prononce huit ou neuf mots dans l’une de ces langues, vous auriez d’assez bonnes chances de deviner le dixième. Les cris des dauphins ont des entropies de Shannon de troisième ou quatrième grandeur, alors que les graffitis du tunnel montent jusqu’à sept ou huit.

— Moins complexes que le langage humain, donc.

— En effet, convint Skellsgard. Mais leur véritable complexité pourrait être gommée par les erreurs introduites au niveau du décodage des images sonar. À moins que les messages eux-mêmes ne soient brouillés par l’érosion ou un autre processus que nous ne comprenons pas.

— Si je comprends bien, d’après la théorie numéro deux, les schémas seraient des messages délibérés.

— Oui. Des messages peut-être analogues aux panneaux autoroutiers : des limitations de vitesse, des obstructions momentanées, ce genre-là.

— Vous voulez rire ?!

— Vous n’avez encore rien entendu, Auger. Vous voulez entendre la théorie numéro trois ? Je vous avertis que ce n’est pas la version généralement acceptée, et de loin. Enfin, d’après la théorie numéro trois, les schémas du tunnel seraient des espèces de réclames…

Auger ouvrit la bouche comme si elle s’apprêtait à intervenir, mais Skellsgard poursuivit :

— Non, attendez. Écoutez-moi jusqu’au bout. Dans le fond, quand on y réfléchit, ça pourrait avoir un sens, même tiré par les cheveux. Pourquoi une supercivilisation galactique ne ferait-elle pas de publicité ? Ça paraît assez intégré à notre civilisation, après tout.

— Quand même, de la pub…

Auger avait du mal à garder son sérieux.

— Réfléchissez. Ceux qui empruntent ces liens forment un public captif, idéal. Ils sont enfermés ici, prêts à gober n’importe quoi. Ils n’ont nulle part où aller, pas de paysage à contempler. Quel meilleur endroit pour faire de la réclame ? Personnellement, je ne sais pas ce que je donnerais pour savoir ce qu’ils peuvent bien vendre ! Des services de construction de planètes, peut-être, ou de maintenance stellaire… « Procédez à l’échange standard de votre vieux trou noir » !

Auger eut un sourire.

— « Les supernovae ne préviennent pas. Vérifiez que votre système solaire est bien assuré »…

— Et pourquoi pas : « Vous en avez assez de la Voie lactée ? Venez jeter un coup d’œil à nos magnifiques propriétés dans les Grands Nuages de Magellan. Vue imprenable sur l’amas local – et encore à distance de transfert du noyau galactique ! »

Auger eut un petit ricanement. Elle commençait à comprendre.

— « Les primates expansionnistes infestent votre voisinage stellaire ? Nous avons les meilleures solutions de déparasitage pour vous en débarrasser ! »

— « Votre vieux Dieu ne fait plus le poids ? Émulez votre divinité en faisant le 3615 Dieux-à-Gogo… »

— C’est vrai. Pour un peu, on commencerait à y croire, hein ?

— Presque, répondit Skellsgard. Et je préfère définitivement cette théorie à la théorie numéro quatre, selon laquelle les parois seraient couvertes de graffitis.

— Dieux du ciel !

Dieux du ciel… Avait-elle vraiment dit « Dieux du ciel » ? Auger secoua la tête, comme si elle s’apprêtait à éternuer.

— Vous voudriez me faire croire que des gens sont payés pour imaginer des choses pareilles ?

— Oui. Et apparemment ce serait cohérent avec les entropies de Shannon. Quand on regarde les graffitis humains…

— Ça suffit, Skellsgard. Je n’ai pas envie d’entendre parler de graffitis, humains ou non.

— C’est un peu déprimant, non ?

— C’est le moins qu’on puisse dire.

— Enfin, ne vous inquiétez pas, reprit Skellsgard en agitant la main comme pour chasser une fumée. Très peu de gens prennent cette idée vraiment au sérieux. Il y a un petit problème, vous comprenez : les schémas du tunnel ont la manie de fluctuer, selon les conditions de stabilité. Évidemment, il se pourrait que ce soient des graffitis très intelligents…

— Il y a une théorie numéro cinq ?

— Pas encore. Mais vous pouvez être sûre qu’il y a des gens qui y travaillent.

Auger éclata de rire. Elle en savait assez long sur la communauté scientifique pour le croire. Skellsgard se mit à pouffer à son tour. Elles venaient à peine de se reprendre, vidées, pantelantes d’avoir trop ri, les yeux encore humides de larmes, lorsque Aveling ouvrit les siens et les regarda, le visage impassible, comme toujours.

— Ah, ces civils !

 

À la vingt-neuvième heure, un changement se produisit dans la lente reptation des graphes qui représentaient l’énergie de contrainte : les contours commencèrent à s’organiser selon un schéma systématique et complexe, tout à fait différent du regroupement asymétrique et de l’étirement provoqués par les marques du tunnel.

— Tenez, vous devriez jeter un coup d’œil là-dessus, annonça Skellsgard.

— Il y a un problème ? demanda Auger.

— Non. Nous approchons d’une anomalie, c’est tout. Nous tombons toujours dessus quelque part entre la vingt-huitième et la vingt-neuvième heure, mais jamais tout à fait au même endroit d’une fois sur l’autre.

— D’autres graffitis, ou des turbulences dans le tunnel ?

— Non. Beaucoup trop stable pour ça.

Auger relâcha sa ceinture de sécurité et se pencha en avant.

— Alors, qu’est-ce qu’on regarde ? demanda-t-elle tout bas.

Aveling s’était rendormi. Il ronflotait, et elle n’avait pas particulièrement envie de le réveiller.

— Nous approchons d’un élargissement dans le matériau du tunnel. Une sorte de bulle, un peu étirée dans l’axe du déplacement.

Skellsgard procéda à quelques micro-ajustements dans la direction du vol, qui se traduisirent par une rafale rythmée de la part des propulseurs.

— Au début, nous ne savions pas quoi en penser.

Auger essaya de comprendre quelque chose à la lente reptation des courbes de niveau, puis elle se dit qu’il devait falloir des semaines de pratique pour démêler les informations et en déduire quoi que ce fût qui ressemblât à une image en trois dimensions de leur environnement.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

— Nous appelons ça « la caverne d’échange », répondit Skellsgard. À notre connaissance, les Slashers n’ont jamais rien retrouvé de pareil au cours de leurs voyages. Tous les liens qu’ils ont cartographiés sont des lignes qui vont d’un point à un autre. Et même dans le cas d’amas de portails situés les uns près des autres dans l’espace, on n’a jamais trouvé de jonctions dans les brins d’hyperweb proprement dits. Ce lien est manifestement un peu spécial, parce qu’il débouche au cœur d’un OVA. Nous pensons que la caverne d’interconnexion permet un accès sélectif à différents points dans la croûte de la planète captive.

D’un ongle émoussé, elle tapota certaines caractéristiques des courbes de niveau.

— Il y a, à notre connaissance, dix-neuf itinéraires possibles qui mènent hors de la caverne, sans compter celui par où nous sommes arrivés. L’ennui, c’est que notre contrôle de trajectoire est assez rudimentaire et ne nous permet que de bifurquer à temps pour atteindre six des sorties. Reste treize brins. Nous avons réussi à larguer des packages d’instruments légers dans quatre d’entre eux, mais nous n’avons jamais eu de réaction en retour. Il est probable qu’ils ne sont même pas arrivés au bout de leurs brins.

— Et les six sorties que vous pouvez atteindre ?

— Nous ressortons toujours dans le sous-sol, à quelques centaines de mètres de la surface, et cinq de ces six sorties ne servent à rien. Avec le temps, nous pourrions nous frayer un chemin vers l’extérieur, mais ça prendrait des années, et comme chaque kilo de roche extrait devrait être évacué par le réseau…

— Il y a un truc qui m’échappe, dit Auger. Qu’y a-t-il de si compliqué dans le fait de forer la roche ? Vous avez bien évidé la moitié de Phobos, que je sache ?

— L’ennui, c’est que nos outils ne marchent pas sur T2. Nous devons nous frayer un chemin à main nue.

Auger posa la question qui s’imposait :

— Attendez… Si vous ne pouvez pas atteindre la surface, comment savez-vous que c’est la même planète ? Et si les brins menaient dans un tout autre endroit ?

— La gravité est l’indice principal. Elle est identique, à un ou deux pour cent près, quel que soit l’endroit où nous ressortons. La géochimie varie un peu, aussi, mais pas assez pour nous amener à penser que nous sommes chaque fois dans une planète différente. Nous pourrions comparer ces coordonnées à ce que nous connaissons de T1, et procéder à une estimation de notre position – à un continent près, ou quelque chose dans ce goût-là –, mais il n’y a qu’une sortie qui nous permet d’atteindre la surface.

— Parce qu’elle en est plus proche ? demanda Auger.

— Non, parce qu’il y a un autre tunnel juste à côté. Nous n’avons eu qu’à traverser quelques dizaines de mètres de roche avant de tomber sur un puits préexistant. Sans cela… Eh bien, Susan serait encore vivante, et vous vous seriez retrouvée devant un tribunal, acheva Skellsgard avec philosophie.

— Merci de me le rappeler.

— Pardon.

Le module traversa la caverne d’interconnexion sans incident. Moins d’une heure plus tard, les capteurs commencèrent à détecter les reflets de l’embouchure approchante : le faible écho du même genre de l’onde de choc qui avait signalé l’arrivée de l’autre module dans la caverne de Phobos. Aveling dit à Skellsgard et Auger de s’attacher en prévision de l’arrivée, ce qui voulait dire boucler toutes sortes de ceintures de sécurité, de baudriers et de filets tendus au point d’en être inconfortables. Auger se rappela la brutalité de l’arrivée du module, sur Phobos, et se prépara au pire.

Lorsqu’il arriva, ce fut miséricordieusement rapide. Elle venait d’enregistrer le fait que le vaisseau ralentissait lorsqu’elle sentit la nacelle d’arrêt qui se clampait autour de la coque. Le module fut projeté en avant, s’immobilisa, fut renvoyé en arrière alors que les pistons encaissaient le recul, et puis, tout à coup, tout fut très calme, et Aveling leva le bras au-dessus de sa tête pour actionner des interrupteurs et couper l’énergie dans des systèmes vitaux.

C’est alors que quelqu’un frappa à la porte.

— Ça doit être Barton, dit Aveling.

Barton se révéla être une version d’Aveling plus jeune, et un tantinet plus chaleureuse envers les civils. Il les fit sortir du module par un sas de connexion puis dans une caverne sphérique, creusée dans la roche, qu’ils reconnurent comme une contrepartie beaucoup plus petite de celle de Phobos. La bulle de récupération était entourée par une quantité de matériel, mais il n’y avait aucun moyen de troquer le module existant pour un autre, réhabilité. Malgré les dégâts qu’il avait subis au cours du transit – et qu’Aveling qualifia de légers – l’engin serait simplement retourné de cent quatre-vingts degrés et renvoyé à son point de départ.

Auger fut présentée aux deux autres personnes présentes dans la salle : une femme à l’air coriace dénommée Ariano, spécialiste militaire de son état, et un technicien civil appelé Rasht, un petit homme félin au teint jaunâtre. Ils n’avaient pas l’air d’être des Slashers, et ils donnaient l’impression de ne pas avoir beaucoup dormi depuis au moins une semaine.

— Des nouvelles des autres ? demanda Aveling.

— Aucune, répondit Ariano. Nous émettons toujours sur les fréquences habituelles, mais personne n’a rappelé à la maison.

Auger s’appuya à une rambarde peinte en rouge. Elle tenait à peine debout.

— Quels autres ?

— Nos autres agents infiltrés, répondit Ariano. Ils sont huit, en immersion un peu partout, certains jusqu’aux États-Unis. Nous leur avons envoyé l’ordre de revenir.

— À cause de ce qui est arrivé à White ?

— En partie. Et puis le lien donne des signes d’instabilité, et nous ne voudrions pas qu’ils restent échoués ici.

— C’est la première fois que j’entends parler d’une instabilité, fit Auger, mal à l’aise.

— Il tiendra assez longtemps pour que vous meniez votre mission à bien, répondit Skellsgard.

— Nous sommes aussi préoccupés par la situation politique chez nous, poursuivit Ariano. Nous savons que ça commence à chauffer, là-bas. On parle d’une invasion slasher. Si ça devait arriver, nous risquerions de perdre Phobos. Et dans ce cas nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner qui que ce soit ici.

— Raison de plus pour nous dépêcher. Préparez le module pour le trajet de retour, ordonna Aveling en claquant des doigts. Vous avez du fret, j’imagine ?

Rasht était debout à côté d’une pile de cartons à l’air incongru. La boîte du haut était pleine de livres, de magazines, de journaux et de disques de gramophone.

— Cinq cents kilos. Encore quelques trajets et nous aurons rapatrié tout ce que Susan nous a envoyé.

— Parfait, répondit Aveling. Chargez tout ça et amarrez-le. Vous pourrez partir dès que vous serez prêt.

— Attendez, intervint Auger. Le module repart sans moi ?

— Il y en aura un autre soixante heures après celui-là, répondit Aveling d’une voix onctueuse. Ça vous laisse plus de deux jours et demi pour mener votre mission à bien. Si vous revenez avec la boîte avant ce délai, vous n’aurez qu’à rester tranquillement ici, en attendant le prochain module.

— Je n’aime pas du tout cette idée…

— C’est comme ça que ça se passera, Auger, alors autant vous faire une raison, répondit Aveling avec une douceur sarcastique.

Il mit fin à la conversation en tournant les talons.

Skellsgard et Auger lui emboîtèrent le pas le long de la passerelle, laissant Barton, Ariano et Rasht charger l’appareil en prévision du vol de retour. Ils arrivèrent à une passerelle qui faisait le tour de la salle. Des abris préfabriqués, des vestiaires et des consoles de commande étaient dispatchés tout autour. Dans la fosse profonde située sous la bulle, de puissants générateurs ronflaient tranquillement, et des cordons ombilicaux serpentaient sur le sol tels des tentacules artistiquement drapés.

Elle se rendit compte que tout ce qu’elle voyait était forcément arrivé par le lien – même la bulle proprement dite. Les premiers voyages avaient dû être terriblement intéressants. Peut-être même mortellement.

— Vous devez avoir envie de vous rafraîchir, dit Skellsgard en conduisant Auger vers l’un des cubes en préfabriqué. Il y a une douche et des toilettes, là-dedans, et une garde-robe pleine de vêtements locaux. Choisissez des choses dans lesquelles vous serez à l’aise.

— Je suis parfaitement à l’aise avec ce que j’ai sur le dos.

— Et vous vous ferez repérer comme un panaris dès que vous mettrez le nez dehors à Paris. L’idée est de passer inaperçue, dans toute la mesure du possible. Au moindre indice d’étrangeté, Blanchard pourrait se raviser et refuser de vous restituer les documents.

Auger prit une bonne douche afin d’éliminer l’odeur de renfermé du voyage. Elle se sentait dans un état de lucidité particulier. Au cours des trente dernières heures, elle avait dormi par intermittence, mais l’originalité de sa situation lui permettait de résister à la fatigue.

Comme Skellsgard l’avait promis, la garde-robe était bien fournie en vêtements de l’époque des artefacts de T2 qu’il lui avait été donné d’examiner. En essayant diverses tenues, elle ne put faire autrement que de penser à la somptueuse soirée costumée à laquelle elle avait assisté sur le Vingtième-Siècle-SA, dans une tentative désespérée pour chasser l’ennui. Bref, rien ne prouvait qu’elle les associait avec goût – c’était moins facile qu’elle ne l’aurait imaginé –, mais, au moins, les vêtements venaient tous de la même période. Ces temps-ci, à Tanglewood, la mode était plutôt au pratique et à l’utilitaire, et Auger n’avait pas l’habitude des jupes et des robes, des bas et des chaussures à talons. Même dans le genre de réunions officielles où tout le monde faisait un effort d’élégance, elle mettait un point d’honneur à se montrer en combinaison de travail maculée de cambouis. Et voilà qu’on lui demandait de se faire passer pour une créature du milieu du vingtième siècle, une période où le port du pantalon était encore rare chez les femmes.

Après une demi-heure de tergiversation, elle finit par opter pour un ensemble qui ne lui faisait pas l’impression d’être exagérément décalé, et – plus important – avec lequel elle pourrait aller et venir sans avoir l’air d’une femme soûle. Elle choisit les chaussures aux talons les plus plats qu’elle put trouver – malgré tout plus hauts qu’elle n’aurait voulu. Y ajouta une jupe au genou, bleu marine, avec de fines rayures argentées, qui semblait permettre de faire de grandes enjambées, une veste assortie, un chemisier bleu ciel et des bas noirs. En fouillant au fond de la garde-robe, elle trouva un chapeau qui pouvait aller avec l’ensemble. Elle tirailla par-ci, tortilla les épaules par-là, afin de mettre en place les vêtements si peu familiers, puis elle se planta devant le miroir et joua avec l’inclinaison du chapeau, essayant de se voir comme une femme anonyme et pas comme une Verity Auger déguisée. Une seule question importait : si elle était tombée sur une photo d’elle prise avant le Siècle du Vide, aurait-elle trouvé qu’elle tranchait avec les autres ?

Elle était incapable de le dire. Le résultat ne devait pas être trop catastrophique, mais elle n’était pas sûre non plus d’arriver à se fondre dans une foule, ni de pouvoir se faire passer pour une autre.

— Vous êtes prête, là-dedans ? appela Skellsgard.

Auger haussa les épaules et sortit. Elle constata avec surprise que Skellsgard s’était aussi habillée à la mode de T2. Ses vêtements lui allaient à peu près aussi bien qu’à Auger.

— Alors ? demanda Auger en effectuant maladroitement un petit tour sur elle-même.

Skellsgard inclina la tête et parcourut sa tenue d’un œil appréciateur.

— Ça devrait aller, déclara-t-elle. Le principal est de ne pas trop y penser. Ayez l’air sûre de vous, comme si vous saviez que vous étiez à votre place, et personne ne fera attention à vous. Vous avez faim ?

Ils avaient mangé des rations pendant le trajet, mais l’apesanteur ne lui avait pas coupé l’appétit, bien au contraire.

— Un peu, décida-t-elle.

— Barton nous a préparé un en-cas. Nous vous dirons, en mangeant, tout ce que vous avez besoin de savoir. Mais d’abord il va falloir que vous passiez la censure.

— Je me demandais quand nous allions y arriver.

La pluie du siècle
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